Interpréter le langage ...
Par Anne, mardi 14 décembre 2004 à 23:57 :: Langage, pragmatique :: #12 :: rss
J'aime bien cette définition du caractère irrémédiable de l'indexicalité par les ethnométhodologues (son aspect remue-méninges) :
" Le fait que le sens des mots puisse être multiple n'est pas dans l'histoire des langues et de leurs dictionnaires une nouveauté. Par contre, relativement nouvelle est l'affirmation du caractère irrémédiable du phénomène à travers l'indexicalité. L'irrémédiabilité tient au fait que dans des conditions imprévisibles et de manière indéfiniment répétée, il peut apparaître, de par le phénomène d'indexicalité, toujours des significations nouvelles. Rien ne prouve donc jamais qu'une liste de significations est complète.
[...] Les langues naturelles ne sont finalement donc, du fait de l'indexicalité, pas susceptibles individuellement de définitions complètement précises : affirmation grave qui mine sournoisement les bases de la linguistique générale. De ce fait, comprendre un texte, c'est pour partie raisonner mais pour partie donc aussi exercer une fonction divinatoire. A partir de là, et de proche en proche, l'indexicalité sapera aussi dans une certaine mesure l'édifice scientifique de la sociologie et ceux des sciences sociales ; puisque les langues naturelles sont des instruments obligés de ces disciplines. L'indexicalité ôtera d'abord tout espoir d'expliciter une fois pour toutes les allants de soi d'un groupe (le langage naturel du "non dit" n'est pas mieux défini que le langage naturel du"dit"). L'indexicalité empêchera ensuite de donner avec certitude des définitions objectives ; (car sans langage point de définitions) ; mais sans définitions objectives, point de sciences sociales au sens traditionnel du terme. "
Lexique ethnométhodologique d'Yves Lecerf.
C'est à rapprocher de la reflexion philosophique de Tchouang-Tseu sur le langage ( ~300 av JC) : le langage crée de toutes pièces un monde artificiellement limité et limitatif.
"La raison d'être de la nasse est dans le poisson ; une fois pris le poisson on oublie la nasse.
La raison d'être du piège est dans le lièvre ; une fois capturé le lièvre, on oublie le piège.
La raison dêtre des mots est dans le sens ; une fois saisi le sens, on oublie les mots.
Où trouverais-je celui qui sait oublier les mots pour lui dire deux mots ?"
Cité par Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise.
Ces reflexions incitent à la plus grande humilité quant à mes essais d'une interprétation pragmatique automatique du dialogue...


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